

Impérieuse nécessité, par les temps actuels ! Notre soirée-débat du 15 avril dernier invitait à "soulever le capot", tenter de comprendre la mécanique d'instruments financiers, souvent présentés comme "innovants", toujours alléchants. Du moins, de prime abord. Tout nouveaux, tout beaux les produits naguère réservés aux investisseurs professionnels rendus accessibles à l'épargnant, miraculeusement ?
A cette fin, l'introduction au débat a pris son envol avec la relecture d'un tableau fameux, proposée par le Président de notre association, La Chute d'Icare selon Pieter Brueghel l'Ancien. Connu pour pratiquer une forme de "hiérarchie inversée" dans ses toiles, où le sujet principal est "noyé" dans un vaste paysage qui le ferait presque perdre de vue, ce peintre du XVIe s. montre le fils de Dédale, réchappé du labyrinthe, victime de son ambition : se croire à l'égal des oiseaux alors que ses ailes emplumées, collées à la cire pour lui permettre de s'évader du labyrinthe conçu par son père, n'était qu'un artefact temporaire. Résultat de son discernement inapproprié : sa chute, dans un coin quasi-obscur du tableau, et dans l'indifférence des autres personnages, absorbés par leurs propres taches. C'est un peu ce qui risque d'arriver aussi aux épargnants mal informés ou tentés de rivaliser avec les investisseurs professionnels.
Si les avancées techniques, scientifiques, économiques et financières augmentent notre puissance, sans vigilance, elles peuvent servir à fortifier la domination, l’indifférence ou la violence plutôt que la dignité.
Tout nouveau, tout beau ?
Peu avant qu'éclate la crise dite de 2008, des innovations financières ayant pour nom titrisation, produits structurés, subprimes, trading à haute fréquence ou encore effet de levier ont foisonné ; aujourd’hui elles refont florès, sous les atours des cryptomonnaies, les habits neufs des sociétés d'acquisition à vocation spécifique (SPACs), des reventes à soi-même (!) via des fonds de continuation, la démocratisation du "Private Equity" promue par la loi Industrie Verte à travers des fonds jusqu'ici réservés aux investisseurs institutionnels (ELTIF)... Quels risques pour l'épargnant non professionnel ? A qui/quoi profite la valeur ainsi créée ?
Lors de notre soirée-débat du 15 avril 2026 sur les « Nouveaux produits financiers, utiles ou non à l’économie et aux épargnants », Gérard Ampeau a présenté les aspects positifs et négatifs de certaines innovations financières, comme les SPACs (Société d’Acquisition à Vocation Spécifique). Ces sociétés sans activité opérationnelle (d’où leur nom de « coquille vide »), parrainées par des personne connues, lèvent en effet des fonds en vue d’acheter une ou plusieurs entreprises privées et ainsi la/les rendre cotée(s) sans passer par une procédure d’introduction en bourse classique. C'est commode, car plus rapide et moins onéreux que le circuit obligé d'un candidat demandant son entrée en bourse selon les voies prévues à cet effet. Si cette tactique peut s'avérer utile pour maintenir le nombre de sociétés cotées en Europe, actuellement en diminution, elle peut aussi servir à illusionner des particuliers qui rêvent d’accéder à des segments de marché autrefois réservés aux professionnels.
Marielle Cohen-Branche a partagé son expérience en tant que médiatrice de l'autorité des marchés financiers, évoquant la crise financière de 2008 et les techniques de titrisation qui ont contribué à cette crise. Elle a ainsi décrit le phénomène de la finance de l’ombre (shadow banking) à savoir comment des fonds comme ceux de Blackrock se sont mis à financer directement l'économie, et ce, dans le contexte d’une régulation devenue plus stricte imposée aux banques. Aujourd’hui, certains de ces fonds de dette privée ont commencé à limiter leurs remboursements, ce qui inquiète les investisseurs et soulève des questions sur une possible porosité avec le système bancaire traditionnel. Elle a également partagé ses observations sur les produits structurés, expliquant que de nombreux produits manquaient d'informations complètes sur les scénarios de perte potentielle et que souvent les garanties en capital n'étaient pas « totales » mais de simples "protections". Elle a insisté sur la nécessité de ne pas se contenter de lire les documents commerciaux, mais aussi juridiques les concernant avant de se lancer dans ces nouveautés du marché pour en apprécier tous les risques, mot à mot car, pour le commun des mortels, leur sens peut être piégeux. Et aussi, d’évaluer l’intérêt pour un particulier, par nature davantage protégé qu’un investisseur professionnel (cf l’issue de la crise des Surprimes, par exemple) dans notre société, actuellement, de ne pas s’aventurer à la légère hors des placements qui leur sont de longue date destinés.
Pierre-Henri Leroy de son côté, s’est ému du fait que la plupart des produits financiers proposés aux épargnants étaient menacés par trois risques types :
On l'a entendu, chausse-trappe, non-dit ou au contraire, les mots à double sens pullulent ! Sans parler des sigles, anglicismes et autre aléas du jargon en la matière...
"Soulever le capot"
Lors de nos échanges du 15 avril qui ont animé cette soirée-débat sans tabou, l'importance de "soulever le capot", autrement dit, de se méfier des boîtes noires rutilantes est plusieurs fois revenu sur le devant de la scène. Pour autant, l'exercice n'est pas simple, et pour cause : face à certaines pratiques commerciales dans la banque et l’assurance, leur régulateur (en l'occurrence l'ACPR) dénonce des produits financiers peu utiles et appelle à plus de transparence, titrait un article de ZoomInvest citant l'Agefi le 1er avril dernier. Un avertissement à ne pas prendre à la légère, par les temps qui courent. Sans prétendre répondre à tous les défis en deux heures, notre association attire l'attention sur une prise de conscience préalable, d'actualité, qu'elle n'est pas seule à objectiver.
Interrogations que nous sommes bel et bien plusieurs à pointer !
En général les "innovations financières " prennent les épargnants, le "Retail", pour des pigeons écrit Benoît Granger, conseiller scientifique de FAIR dans un post Linkedin en date du 18 avril dernier. Le jour suivant, même réseau, Christophe Nijdam (La Finance pour tous) enfonce le clou : «Avoir autorisé des ETFs (cotation quotidienne en continu) de Dette Privée (illiquide par nature) est irresponsable et dangereux pour la stabilité financière mondiale». Et ce, explique-t-il «par effet de contagion via les cordons ombilicaux qui relient les banques au "shadow banking" (lignes de "back-up", "repos", CDS pour les fonds "synthétiques" de dette privée, placements dans ces fonds de dette privée via les filiales d'assurance-vie des banques universelles, etc.)». L’étude de FranceInvest sur l’activité des fonds de dette privée en France, avec Deloitte constate leur fort développement, note que «En 2024, 53 % des opérations réalisées en France* présentent un ou plusieurs indicateurs ESG, les véhicules pointés du doigt peuvent porter le titre de "SLL (Sustainability Linked Loan)" ». Tentant donc, pour l’investisseur ayant un profil sensible à cette dimension, alors exposé comme Ulysse au chant des Sirènes dans l'Odyssée d'Homère?
Fondamentalement, dans cet exemple d'actualité, si l'on prends le temps d'y regarder d'un peu plus près, Il y a contradiction dans les termes : cotation quotidienne continu s’agissant des ETFs en question vs illiquidité par nature de la dette privée concernée... Christophe Nijdam de demander alors : «Quand mettra-t-on en place une Autorité pour autoriser les soi-disantes "innovations financières", comme on le fait avec les Agences pour les Médicaments, avant qu'elles ne soient commercialisées et distribuées aux épargnants particuliers qui sont toujours les "dindons de la farce" quand on souhaite "démocratiser" (en fait, déverser) des produits financiers complexes toxiques inadaptés à la clientèle "retail"?»
Réflexion à poursuivre : qui a le Mistigri ?
Par conséquent, notre thème de soirée-débat est tombé à pic : vigilance SVP si ces innovations sont en vos portefeuilles (à votre insu ? ou de votre plein gré, en connaissance de cause ?). Approfondissement, à venir ! Prochaine étape : passez en revue la liste de vos placements ... Et manifestez auprès de notre association vos sujets préférés pour des ateliers éthiques d'approfondissement. Dans la mesure de nos moyens, nous tâcherons d'y répondre en priorité. Merci de votre soutien et de votre intérêt pour une finance au service d'une économie plus humaine.
Jérôme Courcier, Pdt d'E&I
Michèle Royer, Déléguée Générale d'E&I