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Les indices boursiers Morningstar-IOR sont-ils "réglos" ou "cathos"?
 

andsproject-girl-8435329_1280 ANDRI TEGAR MAHARDIKA de Pixabay

 

Mi-février 2026, l’Institut pour les Œuvres de Religion (IOR), communément appelé « banque du Vatican », en partenariat avec Morningstar, annoncent lancer deux indices actions : un pour les sociétés cotées en Europe et l’autre pour les entreprises des États-Unis.  Chacun regroupe 50 entreprises jugées "pleinement conformes aux principes de l’éthique catholique".


Pour sélectionner les compagnies susceptibles de faire partie de ces indices, l’IOR a défini une politique d’investissement, conforme à la Doctrine sociale de l’Église (DSE). Une politique reposant sur 4 piliers : la sainteté de la vie humaine, le respect de la vie humaine, la protection de l’environnement et la lutte contre les dépendances. A cela, les auteurs de cette politique ajoute une « grille d’exclusion » supplémentaire, découlant de l’application de la responsabilité sociale et de la durabilité, en se référant aux 10 principes du Pacte mondial des Nations Unies (GlobalCompact). La Banque du Vatican décline ces principes en une vingtaine d’exclusions sectorielles reprenant peu ou prou celles du document de travail « Mensuram Bonam » publié en 2022 par l’Académie vaticane des sciences sociales. Ne font ainsi pas partie de l’univers des indices Morningstar IOR les entreprises impliquées dans les techniques abortives, la contraception, les cellules souches, les armes controversées ou légères, le charbon, le pétrole et le gaz, l’expérimentation animale, l’huile de palme, le crédit prédateur les addictions telles que l’alcool, le tabac, le jeu et la pornographie, ou ne luttant pas suffisamment pour la protection de l’environnement et contre le blanchiment et le terrorisme.


L’application de ces filtres a priori pose de nombreux problèmes techniques. Tout d’abord il faut déterminer s’ils s’appliquent uniquement aux entreprises qui utilisent ou produisent les produits considérés ou encore, à celles qui les commercialisent, voire aux banques qui les financent. Beaucoup d’observateurs ont ainsi été surpris de trouver dans les principales positions de l’indice Morningstar IOR américain une entreprise comme Amazon qui, si elle ne produit pas directement les articles mis à l’index par le Vatican, commercialise à peu près tout, y compris des armes, des produits contraceptifs et de la pornographie. De même, certains se sont étonnés de voir figurer dans l’indice Morningstar IOR européen des établissements bancaires peu regardants sur le financement de secteurs expressément exclus, comme l’exploration-production-commercialisation des énergies fossiles.

 

 

Une éthique catholique à géométrie variable, d'après les indices qui s'en réclament...

 

 

Ensuite s’il est relativement aisé de délimiter les pourtours de beaucoup des secteurs considérés, il n’en va pas de même pour certains d’entre eux, comme l’armement. En France, au-delà des 9 entreprises spécialisées (Airbus, Dassault Aviation, Thales, Safran, MBDA, Naval Group, KNDS France, Ariane Group et Arquus) la moitié des entreprises du CAC 40 propose ses produits et services aux forces armées, ce qui rend difficile la distinction entre civil et militaire. Certains des drones iraniens Shahed-136 récemment utilisés en Ukraine par les forces russes sont dotés d’un module Nvidia Jetson Orin capable de détecter, prioriser et engager des cibles sans intervention humaine. Dans les opérations actuellement menées en Iran, l’armée américaine utilise massivement l’intelligence artificielle pour synthétiser de vastes quantités de données afin d’identifier des cibles viables et de mener des milliers de frappes de manière quasi simultanée. Dans ces conditions, il est surprenant de constater que la banque du Vatican intègre dans l'univers d’investissement de ces indices des entreprises comme Meta ou Nvidia.

 

 

Indices surperfétatoires ou bien, qui comblent un vide ?

 

Enfin, les indices Morningstar IOR ne sont pas les premières références boursières basées sur des valeurs catholiques. En 2015, le S&P Dow Jones et la Conférence des Évêques Catholiques des États-Unis (USCCB) ont lancé le S&P 500 Catholic Values Index. Ô surprise, les critères d’exclusion des évêques américains ne sont pas les mêmes que les critères d'exclusion émis depuis le Vatican. Ils n’excluent ainsi pas explicitement les entreprises participant de près ou de loin à la peine de mort, aux abus ou expérimentations sur les animaux, aux jeux et jouets informatiques déshumanisant, à la corruption, aux violations des droits des peuples autochtones et aux manipulations génétiques. A contrario, l’USCCB s’oppose explicitement à la fécondation in vitro, au clonage humain, à l’inaccessibilité de certains médicaments ou vaccins, à la traite des êtres humains et au travail forcé, à la négation de l’identité sexuelle, aux médias qui ne favorisent pas la dignité humaine, aux adversaires de la RSE, aux institutions financières non inclusives, à celles qui ne pratiquement pas l’investissement à impact, et aux entreprises technologiques qui ne favorisent pas la dignité humaine... L’éthique catholique serait-elle à géométrie variable ?

Selon le Guide pratique pour un investissement intégral publié en 2024 par  l’Association Ora et Labora, l’éthique catholique est « une visée, un discernement, une prise de conscience, la capacité à procéder à un jugement critique, puis à être volontaire et à s’engager dans l’action ». Cette force intérieure ne peut se contenter, en matière de choix de placements, d’une liste "extérieure" de secteurs réputés non conformes à la DSE, mais doit prendre en compte l’ensemble des engagements, des politiques et des résultats en matière environnementale, sociale et de gouvernance des entreprises.

En Mt 9, 9, il est dit que « Jésus […] vit, en passant, un homme, du nom de Matthieu, assis à son bureau de collecteur d’impôts. Il lui dit : « Suis-moi. » L’homme se leva et le suivit ». Là où tout le monde voyait une catégorie professionnelle méprisée (Matthieu travaillait alors pour le compte de l'empire romain), un secteur d’activité honni, Jésus a vu un être humain, créé à l’image de Dieu et susceptible de s’efforcer de lui ressembler. Telle est la bonne nouvelle.

 

 

Jérôme Courcier,

Président d'Éthique et Investissement

 

 

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